C’est une maison de ville à la façade protégée, plantée dans l’une des plus charmantes avenues de la capitale. Construite en 1927 par un architecte belge dont on ne connaît pas grand-chose, la demeure se révèle mystérieuse. Un défi de taille dont Federico Masotto s’est emparé avec brio. Après dix ans chez Jean Nouvel à suivre des projets urbains, l’Italien a changé d’échelle en 2001 pour oeuvrer dans l’univers de l’architecture intérieure à Paris, jonglant entre projets résidentiels et aménagements de boutiques, bureaux ou restaurants. Le décor du délicieux Cuisine (Paris 9e), c’est lui. De son travail, il émane une dimension plus architecturale que décorative. C’est lui qui le dit. “Je pense que la façon d’occuper l’espace intérieur privatif est intimement liée à la personne, donc quand j’écris un lieu, j’ai plus d’inclination à raconter des histoires via les éléments architecturaux que par les objets. Je trouve aussi qu’un intérieur est toujours le produit de choses qui se construisent au fil du temps et de l’histoire des gens, cela n’est jamais complètement terminé. En revanche, j’adorerais faire un hôtel. Raconter des histoires à des hôtes de passage… J’y pressens une autre liberté dont je serais très excité de m’emparer.” À bon entendeur. 

L’artiste Kalou Dubus a habillé la colonne du rez-de-chaussée d’une œuvre en céramique exclusivement créée pour l’espace.

En bois, la table à manger a été réalisée par l’artiste Arnold Goron pour la maîtresse des lieux. Chaises d’Eero Aarnio. Au plafond, Federico a dessiné un jeu graphique pour encastrer une série de luminaires en verre de Murano.

Lorsqu’il découvre la maison, le projet de la propriétaire est au point mort. Les espaces ne sont pas grands, mais pourvus d’importantes hauteurs sous plafond et de vues traversantes compliquées à gérer. Le rez-de-chaussée est paré de boiseries très foncées et, pour ne rien gâcher, une profonde reprise structurelle de la bâtisse s’impose… Federico prend le parti de restructurer complètement les espaces des trois étages, en mettant les pièces en communication par de grandes ouvertures. Il redessine les arches existantes pour les faire davantage correspondre à celles de la façade et en crée une nouvelle en projection de la fenêtre principale sur le bureau. Il traite l’acoustique, dessine tous les équipements et le mobilier – la cuisine, le dressing, la banquette du salon et la bibliothèque, les portes, les mains-courantes et les poignées… Précis et jusqu’au-boutiste. 

Dans l’entrée, auvent en fibre de verre réalisée par Géraud de Bizien. Banquette dessinée par Federico et tapissée d’un tissu Kvadrat/Raf Simons. Au mur, néon « Ifafa V » de Bertrand Lavier (galerie Kamel Mennour). Applique de PAolo Venini (galerie Fabio & Davide Novello). Tables basses d’Arnold Goron. Lampe de table de Gino Sarfatti.

 “La maison est dotée d’une très jolie facade, explique Federico, mais, à l’intérieur, on se retrouvait vide de cette mémoire, que j’ai travaillée à non pas recréer mais évoquer par l’usage de matériaux particuliers, la maîtrise d’une certaine volumétrie et la présence d’objets de masse, comme le bloc en travertin de l’entrée et les sols en terrazzo aux tonalités sobres, composé de travertin, matériau largement utilisé dans les années 1920-1930. Ces éléments architecturaux m’ont permis de commencer à raconter l’histoire de cet intérieur.” 

Rigueur et détails tout en finesse pour les garde-corps dessinés par Federico.

Il se dit timide, mais on comprend discret et attentif. Son univers ne cesse de dialoguer avec celui de la propriétaire, donnant lieu à des collaborations artistiques et artisanales d’exception. “La passion apporte une plus-value dans l’échange. Avec elle, on peut se confronter à des problématiques pour aller plus loin”, enchaîne Federico. Ici, le travail de marbre et des sols en terrazzo a été réalisé par l’entreprise italienne Morseletto, qui a toujours collaboré avec de grands architectes, dont Scarpa, maître à penser de Federico, aux côtés d’Aalto, Albini ou encore Ponti ; les vitrages ont était faits par les ateliers Barrois, qui travaillent avec le monde entier depuis l’Auvergne ; des staffeurs sont venus façonner les courbes, les moulures et les arrondis de la maison créés par l’architecte. “Pour compenser la sobriété du dessin de la partie architecturale, il fallait apporter de la modernité et un jeu graphique par la décoration et les oeuvres d’art”, complète Federico, chez qui frissonne une jolie fantaisie. Et les artistes Kalou Dubus et Arnold Goron ont accepté avec enthousiasme de participer à cette aventure. “Très éclectique, je ne suis pas maniaque d’une époque particulière. J’aime être surpris, que cela soit dans mes voyages, dans mes rencontres, par des associations inattendues, et c’est ce que je propose dans mes projets, avec subtilité. Ce ne sont pas des éléments choc à première vue mais ils accompagnent l’histoire du lieu et la façon de l’habiter. Juste un petit décalage, un élément grinçant, une note presque fausse, qui fait passer le projet dans une autre dimension. Je suis sensible à des choses très diverses et j’ai envie de composer avec les différences de mes clients. Pour moi, la curiosité est primordiale.” 

Rigueur et détails tout en finesse pour les garde-corps dessinés par Federico.
Dans la salle de bains, les murs et la baignoire sont recouverts d’un carrelage Raven. Au sol, dalles de marbre Laboratorio Morseletto.

Patchwork de coussins de la marque Ikou Tschüss et tapis fait main J.D. Staron. Télévision « The Serif » de Samsung. Lampadaire de Mario Bellini.

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