Mia Larsson écume les restaurants de Stockholm pour en récupérer les coquilles d’huîtres, de moules, d’ormeaux qu’elle transforme en bijoux graphiques et organiques dans son atelier. Totems modernes, ses créations puisent dans la mer nourricière : un engagement qui met l’environnement au centre de son processus artistique.
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Texte : Laurine Abrieu – Photos : Mike Karlsson Lundgren

 

Vous créez des bijoux à partir de coquillages. Comment avez-vous commencé ?
Suite à une classe sur le développement durable pendant mon Master en 2011 à l’université Konstfack à Stockholm. Le mouvement n’avait pas autant d’ampleur à l’époque, nous n’étions que trois à assister à ce cours assuré par une professeure italienne, Anna Maria Orrù. Très inspirante, elle nous a enseigné le biomimétisme, la manière dont la nature fabrique des matériaux fantastiques de façon autonome et immuable, et nous a appris à nous en inspirer, tout en nous sensibilisant à l’importance du recyclage et de l’upcycling. Mon engagement pour une création durable a commencé là et j’ai fait de la signification des matériaux le sujet de mon diplôme. Je devais trouver une matière organique recyclée à expérimenter et à transformer. J’ai pensé aux moules, que je pouvais récupérer auprès des restaurants. Mes professeurs n’ont pas apprécié mes premières créations, ils ont trouvé que cela faisait bijoux de vacances. Mais je suis devenue de plus en plus fascinée par ce fantastique matériau minéral très complexe que le mollusque se fabrique comme protection contre les intrus, à la fois très résistant et flexible, et j’ai travaillé à affiner ma pratique.

 

À quels matériaux associez-vous ces coquillages pour composer vos bijoux ?
Actuellement, je travaille avec de l’argent recyclé. Il m’est arrivé d’utiliser du liège ou de la corde provenant de filets de pêche. La matière que j’associe se doit d’être organique pour respecter la cohérence de ma démarche. J’ai fait des essais avec de la peau de poisson que j’ai appris à tanner à l’ancienne sur une île de l’archipel. J’ai testé les écailles de poisson, très délicat à travailler. J’ai fait beaucoup d’expérimentations avec les coques, les écrasant pour en faire des composites et les mélanger à d’autres matériaux, mais c’est difficile de trouver des matières totalement durables auxquelles les lier. J’ai aussi essayé de travailler avec du sable récupéré sur la plage près de ma maison de vacances.

Quelles sont vos influences et vos sources d’inspiration ?
Les formes et les textures des coquillages. Je suis fascinée par leurs différentes subtilités. La philosophie, la recherche, l’art et l’architecture également. Les autres cultures aussi, comme celles du Pacifique Sud, de l’Inde et de l’Afrique, qui de tout temps ont utilisé les bijoux comme attributs de leurs expressions, stylistiques, spirituelles… J’adore la mode, pour ce qu’elle a de plus créatif et la façon dont elle permet à une personnalité de s’exprimer, mais je déplore la conformité qu’elle peut instaurer et le statut élitiste qu’elle confère à la beauté.

 

Comment a grandi votre engagement vers une création consciente et durable?
Durant mes recherches de Master, j’ai été très inspirée par la scientifique américaine, chercheuse en biomimétisme Janine Benyus. Je me suis aussi beaucoup nourrie des travaux de philosophes comme Gilles Deleuze, Félix Guattari, ou de l’anthropologue Bruno Latour qui a écrit sur la durabilité et la façon dont elle nous affecte socialement. Ils dénoncent tous la posture des sociétés contemporaines qui considèrent la nature comme un décor romantique, un agréable écrin, mais que l’on relègue à l’arrière-plan. Guattari décrit les artistes et les philosophes comme des petits soldats qui, par leurs recherches, leurs créations, leurs engagements, œuvrent à faire avancer les choses, évoluer les mentalités, ouvrir le champ des possibles. Ces penseurs considèrent également le matériau comme un élément vivant que nous devrions écouter, étudier et non essayer de contraindre. Cette pensée a été fondatrice pour moi, et la source de mon inspiration pour créer.

Pourquoi le bijou comme médium?
Pour moi, les bijoux sont un vrai sujet de réflexion et donnent matière à penser. Le bijou nous relie les uns aux autres, à nos pensées, à nos croyances, à l’expression des cultures… Et ce, depuis la préhistoire, où il prenait la forme d’un talisman, d’une amulette, d’un outil de protection spirituel. Pour moi, le bijou est bien plus qu’un objet, qu’un accessoire, c’est un lien, un moyen pour s’exprimer comme pour se connecter au monde. Il offre la possibilité de parer notre corps de toutes sortes de matériaux sans se soucier du fait qu’il soit pratique. Il s’agirait d’ailleurs du premier outil d’expression artistique des êtres humains, puisqu’on aurait retrouvé des bijoux en coquillage vieux de 80 000 ans.

mialarsson.com
@mia_larsson_jewelry

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