Les territoires d’expression de Eleanor Herbosch ? La peinture et la céramique, qu’elle appréhende selon un même dénominateur commun, la terre, dont elle a fait sa matière première. Rencontre avec une jeune artiste, encore en pleine exploration de son talent et de sa créativité.

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Texte : Laurine Abrieu – Photos : Thibault De Schepper

Qui êtes-vous, Eleanor Herbosch ?

Je suis étudiante en dernière année au Central Saint Martins College of Art and Design, à Londres, où j’étudie la céramique. Je suis née et j’ai été élevée à Londres, puis j’ai passé une grande partie de mes années lycée à Anvers, ma famille vit en Belgique, c’est là que se trouve mon atelier, au fond du jardin de mes parents, entouré de verdure et baigné de lumière naturelle. Il y règne un calme absolu. Je ne vois pas de meilleures conditions pour créer.

La peinture, la céramique, comme cela a débuté ?

J’ai commencé la peinture au lycée. La céramique et la peinture peuvent apparaître comme deux formes d’art différentes et complètement distinctes, mais ce n’est pas ainsi que je les interprète dans ma pratique. L’argile, qu’on utilise pour la céramique, est un matériau naturel dérivé de la terre, terre que j’emploie dans mes peintures, en mélangeant celle que je ramasse dans mon jardin à mes acryliques pour créer les textures et les reliefs de mes toiles. J’aspire à briser les frontières entre ces deux arts, les faire fusionner, pour qu’ils ne fassent plus qu’un.

Avez-vous toujours eu une âme créative ?

J’ai toujours essayé d’intégrer mon intérêt pour la création et les arts à ce que je faisais, même à l’école où pour un examen de mathématiques j’ai étudié la question « Les peintures de Mark Rothko sont-elles devenues plus ternes et moins colorées vers la fin de sa vie ? ». J’ai utilisé des formules pour calculer les degrés et le dégradé de nuances dans ses tableaux. A la fin de ce long projet, je connaissais son œuvre sur le bout des doigts !

Quel est votre processus créatif ?

Chez moi la création se produit après avoir trouvé les matériaux. Je rassemble les éléments que j’ai l’intention d’utiliser, que ce soit une brindille du jardin pour créer des traces sur la toile, ou des pinceaux. J’ai une palette de couleurs en tête, je prends mes outils, et je commence à créer, embrassant cette idée de « non-contrôle ». C’est vraiment le process qui anime et conduit le résultat. Ce qui est important, c’est de rester fidèle à mon intuition, de ne pas avoir d’idées préconçues sur le tableau que je veux faire. Il y a une vraie pression qui pèse sur les artistes qui doivent toujours être en mesure d’exprimer une philosophie sous-jacente à leur œuvre. Le discours est important, mais peut être qu’il pourrait davantage porter sur le procédé de création, qu’on pourrait apprécier tout autant que le résultat visuel final.

La matière comme leitmotiv, la terre comme matière première ?

La texture est l’élément clé de ma pratique. Elle crée un langage narratif et créatif intriguant, passionnant. A mes yeux, plus il y a de texture, plus il y a de caractère, et d’histoire derrière.

Comment s’est développée votre esthétique ?

Beaucoup grâce à mes expérimentations, et aux loupés qui en ont dérivés. En revoyant mes premiers tableaux, le résultat visuel est complètement différent de ce que je fais maintenant, mais les techniques que j’ai découverte en cours de route m’ont permises d’affiner ma pratique, d’explorer de nouveaux terrains, sans cela je n’aurais pas trouvé la connexion que j’ai aujourd’hui avec la matière.

Le caractère de vos peintures se rapprochent à certains égards du mouvement d’avant-garde japonais Gutai, c’est une référence pour vous ?

En partie. J’adhère à un côté de la philosophie Gutai, mais je ne pourrais pas prétendre être aussi spirituelle. L’art Gutai n’altère pas la matière, mais l’utilise brute pour en conserver l’essence pure. Mon intérêt à l’égard du mouvement est né suite à la découverte d’œuvres de Kazuo Shiraga et Sadaharu Horio à la galerie d’Axel Vervoordt à Kanaal, près d’Anvers. Je me souviens avoir eu la chance de rencontrer Horio à l’occasion d’une de ses performances au BOZAR à Bruxelles en 2016, et avoir été bluffée par son processus de création en mouvement, mettant en relation le corps et la matière de façon performative et ludique, propre au Gutai, à un moment charnière où ma réflexion portait sur le procédé et les matériaux. Je me rapproche de ce mouvement en ce qui concerne le fait d’être pleinement ancrée et investit physiquement dans le moment de la création.

Quel héritage artistique tes parents t’ont-ils transmis ?

Ma mère a des solides connaissances en histoire de l’art qu’elle a étudié à la Tate, The Royal Academy of Arts et Christies, les visites de musées et d’expositions sont devenues ma seconde nature dès mon plus jeune âge. Elle joue en permanence un rôle de guide, c’est un immense privilège. Quant à mon père, il a toujours su m’aiguiller dans la bonne direction et possède un goût très singulier. Lors d’un séjour au japon, dans un grand magasin d’Osaka, entourés de milliers de livres, il m’a mis un ouvrage de Lucie Rie entre les mains et m’a dit de le lire, je ne savais alors pas encore qu’elle maître en céramique elle était. Cela constitue un des éléments fondateurs de mon intérêt pour l’argile.

Vaste question mais, comment imaginez-vous l’avenir de l’art, de la création ?

Nous vivons une époque où la créativité n’a jamais été aussi soulignée, exacerbée. Cette année mon université à introduit de nouveaux critères, pour une fabrication éthique et durable. Je fais partie de cette génération qui devra intégrer cela aux mentalités et l’appliquer à notre création, nos innovations. Pour moi, l’avenir de l’art devra prendre en compte l’utilisation de matériaux locaux et/ou auto-produits. J’aspire d’ailleurs à créer mes propres pigments à partir de terres récoltées à différents endroits afin de saisir les nuances naturelles propres aux nutriments qui s’y trouvent et qui les caractérisent.

Quels sont vos projets ?

Continuer de travailler sur des commandes de clients. Créer plus d’oeuvres spontanées aussi, c’est vraiment dans ces moments là que je me révèle, dans l’exploration. J’aimerais également participer davantage à des résidences d’artistes. Et puis, l’an dernier j’ai pris une année pour travailler aux côté de Kosi Hidama, un merveilleux céramiste installé près de Bruxelles, j’ai tellement appris auprès de lui, j’aimerais qu’on développe des projets ensemble, et collaborer avec d’autres créatifs, c’est toujours extrêmement moteur et enrichissant de créer, ouvrir, des dialogues avec les personnes qui croisent notre chemin. Il est très important d’apprendre de nos pairs.

eleanorherbosch.com

@eleanorherbosch

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